L'auteur
Pi sur 2
Daniel chavance a mis à profit une année sabbatique en Nouvelle-Zélande pour écrire un roman policier. Il nourrit une intrigue solidement ficelée de tout ce qu'il aime : les voyages, les bateaux, la mer, les rencontres.
Zoom Lire le premier chapitre Prologue Paris, août 1999. Il faisait encore nuit quand un homme, bicyclette à la main, sortit d’une maison noyée dans un épais feuillage. La bâtisse était si petite et si bien cachée des regards curieux que plus personne dans le quartier n’y prêtait attention. Ce minuscule tas de verdure, coincé entre deux immeubles massifs, faisait face à une grille bardée de pieux qui séparait la rue des voies ferrées. L’homme sursauta aux crissements d’un train venant de la gare de Lyon toute proche. Il marmonna un juron et enfourcha son vélo. L’équipage prit de la vitesse dans la pente et disparut sous le pont du chemin de fer après un virage à angle droit. Au même instant, porte Maillot, une Renault 19 bleu marine roulait, vent d’ouest dans le haillon. Un homme conduisait, un autre, assis à ses côtés, fumait, un sac ouvert sur les genoux. Avenue de la Grande-Armée, la voiture obtempéra au rouge flamboyant d’un feu tricolore. – Tu devrais changer d’outil, se moqua le conducteur en promenant son regard de l’intérieur du sac à l’Arc de Triomphe visible au loin sous les projecteurs. Une moustache et des sourcils broussailleux qui barraient de deux lignes noires un visage poupon lui valaient le surnom de Voie-Ferrée. – Me séparer de mon passeur d’envies ! Ce bijou de technologie entièrement en composite, transparent aux rayons X et aux détecteurs à métaux ! – Mais t’as le même depuis tes débuts ! Si on te pince, le trou, c’est pour la vie ! – Ça n’arrivera pas ! – T’en sais quoi ? – Ça n’arrivera pas, j’te dis ! Il avait parlé vite, dans un souffle, avec hargne. Voie-Ferrée n’insista pas, trop de ses envies restaient à assouvir. Le tricolore vira au vert. La voiture démarra. Le cycliste croisa un camion-poubelles et sa garde rapprochée. Arrivé à la Seine, il emprunta la piste jusqu’au pont de Tolbiac et se dirigea à pied vers le fleuve. La bicyclette, poussée à la main, sonnait au rythme des pavés inégaux du vieux quai. C’était la chaîne qui, libérée en tension par un dérailleur au ressort fatigué, cognait contre le cadre. L’homme coucha l’engin sur la pierre, déplia le tabouret transporté sur le porte-bagages et sortit du sac en bandoulière un attirail de pêcheur. Le passager alluma une nouvelle cigarette. – Fait beau aujourd’hui, dit Voie-Ferrée d’un ton enjoué avec la volonté évidente de déglacer l’atmosphère. – Mouais ! grogna son voisin. – Si tu veux, on change nos plans. La pêche te tente ? – Tu sais bien que c’est pas possible ! Avec le Boss, t’arrêtes si t’es mort ou si tu plonges. J’veux pas mourir ! – T’as qu’à plonger ! – J’sais pas nager ! – De toute façon, insista Voie-Ferrée, avec l’outil de tes débuts que tu gardes comme une relique, savoir nager ou pas doit pas changer grand-chose, une fois au fond du trou, tu remontes plus ! La Seine flânait en contrebas du quai sans ciller. Le pêcheur ouvrit une boîte ronde en plastique et jeta le contenu dans l’eau noire. Les morceaux de pain blanc prirent le chemin de l’océan. L’homme ajusta avec soin les trois parties de la canne à pêche et déroula le fil d’une planchette taillée en V. Le bouchon plume, vert et rouge, les trois boules de plomb et l’hameçon croché dans un grain de maïs dansèrent un instant dans l’air frais et humide du matin. Un bus passa sur le pont projetant sur les eaux sombres un halo de lumière. L’homme s’assit et lança la ligne. Pendant un instant, il regarda sautiller le bouchon cerné par une houle concentrique puis ses pensées se perdirent dans des visions atlantiques. Tous les matins, il taquinait le menu fretin sous les ponts de Paris et vendait dans l’après-midi ses plus belles prises au laboratoire d’histologie du Muséum national d’histoire naturelle. À l’instar des sorciers africains, l’ancestrale institution prédisait l’avenir du fleuve à la lueur des boyaux de ses occupants. Il releva la tête. Un homme, cigarette au bec, se tenait à ses côtés. Il ne l’avait ni entendu ni vu venir. Il porta son regard sur les reflets du fleuve. – Fin de traversée ! marmonna le visiteur d’une voix traînante en écrasant son mégot. Le pécheur ne broncha pas. Il avait le visage carré, des yeux d’un marron foncé proche du noir, des cheveux gris rejetés en arrière. Ses mains calleuses tenaient fermement la gaule. – Tout bateau, un jour, touche terre ! Il avait parlé d’une voix douce, à peine audible, les lèvres dans le col relevé de sa vareuse délavée. Soudain, un goût de sel inonda son palais, il ferma les yeux. Un bruit sec claqua dans le matin. L’homme assis bascula. La canne à pêche partit à la dérive et le corps sans vie disparut dans un bouillonnement d’écume. Le visiteur rangea l’arme en composite dans la poche intérieure de sa veste, poussa dans l’eau la bicyclette, le tabouret et les appâts et s’engouffra dans la voiture bleu marine qui démarra en douceur. Un homme venait d’être tué, et Paris l’ignorait.
Extrait
De la vie, Martin attendait surtout qu'elle le laisse tranquille. Suffisamment au calme pour apprécier ses ouvrages d'architecture marine. Mais c'était sans compter avec un tout petit bout de papier. Pire qu'un grain de sable il allait définitivement pulvériser le doux ronron de ce coureur à pied. Usez pas trop l’soleil.
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